Ça a commencé par les sous-bois. Plus l’air, en dehors des futaies, devenait chaud et irrespirable, plus les humaines se réfugiaient sous le couvert des géants feuillus. On y restait tout le jour pour échapper à la canicule, aux pics de particules fines, au « métro-boulot-rideau » ridicule qui empêchait. Et là, allongé·e·s parmi les feuilles mortes et les doux tapis de mousses humides, on ne faisait rien. Rien d’autres que respirer, observer, dormir, boire, manger, évacuer. Plus de pression de production. Vivre, se laisser vivre, se faire envahir sans s’imposer. Tenter de se fondre dans le décor. Reprendre pied. Reconnecter. Certaines, couchées sur le côté, passaient des journées entières à écouter le mycélium communiquer. Plus mystérieux que celui des baleines, ce chant les enivraient tant que parfois elles en oubliaient tout le reste. Plus d’espace mental et émotionnel pour leurs partenaires, enfants, maison, vie d’avant. Il fallait leur donner la becquée pour éviter leur disparition à cause de la malnutrition ou de la soif. Et puis un jour, elles se relevaient, changées. Nourries. Apaisées. Révélées. Plus grandes et fortes qu’avant, plus silencieuses également. Toujours à l’écoute. Disponible.

D’autres ont commencé à harmoniser avec les bruits tout autour. Polyphoniant avec le souffle du vent dans les feuilles, chantant à l’unisson avec les grives, les fouines, les cigales. Elles inventaient des rythmes complexes pour répondre aux pics, des rimes sans fin dans les matins brumeux.

Dans les verts dégradés des forêts alentours, le monde changeait. Les Vivants se mélangeaient. Les animaux, de moins en moins effrayés par ces êtres calmes et attentifs, exerçaient leur curiosité sans peur. Il n’était pas rare d’apercevoir un troupeau de chevreuils qui observait attentivement une enfant de 8 ans enlaçant un arbuste et dansant joyeusement avec lui.

De plus en plus souvent, des humaines ne rentraient plus pour la nuit dans leurs bâtiments de béton bizarres. Le ciel étoilé au dessus de la canopée formait un toit plus propice au rêves que les tuiles, même solaires, de leurs constructions coercitives.

L’exode rural s’était inversé, on assistait au retour aux forêts.

Sans urgence.
Sans heurts.
Sans violence.
Comme une douce évidence.

L’ère des cabanes avait commencé.

On avait laissé le fracas du monde derrière, délaissé la fournaise des villes pour arpenter la fraîcheur semi-sauvage des bois encore (trop) domestiqués.

Toute une société de joyeux sécessionnistes s’était constituée.

Il y avait ceux qui avaient plongé la tête la première dans la sylve et s’en délectaient jour et nuit.
Celles qui hésitaient encore.
Celles qui restaient liées aux deux mondes, vivantes parmi les grisâtres et leur apportant respiration chlorophyllée tout en s’ancrant fermement dans l’humus.
Ceux qui n’y arrivaient pas.
Celles qui tentaient.
Ceux qui renonçaient.

Un monde mouvant, vivant, pluriel et protéiforme.
Respectueux de tout.

Nouveau, et pourtant ancestral.

TEDxLausanne 2025

Ce petit texte écrit en 40 minutes lors de l’atelier de Creative Writing lors du TedxLausanne le 8 novembre 2025, atelier donné par PLUME, l’association littéraire de l’EPFL et de l’UNIL.